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La chambre vide (éditorial paru dans TéléObs)

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Écrit par Richard Cannavo   

triste.jpgComment vivre après la mort de son enfant ? Poursuivre son chemin ? Ne pas sombrer ?
Un film mélancolique et doux porteur d'espérance.

Comment survivre à la mort d'un enfant, cette injustice ultime, sidérante ? Existe-t-il plus grande souffrance ? Comment vivre « sans lui, sans elle » ? Comment, non pas oublier, mais apprivoiser l'absence ? S'accoutumer au silence ? A la chambre vide ? Aux rires à jamais éteints ? C'est ce que tente de nous faire comprendre l'écrivain Claude Couderc dans ce beau film grave et digne plein de tendresse inassouvie, de larmes et de mélancolie.

« Lorsqu'on perd un conjoint ou un parent, on est veuve, veuf ou orphelin. Mais quel mot pour qualifier la perte d'un enfant ? », se demande cet homme dévasté par la disparition de son fils Adrien, emporté à 15 ans par une leucémie. Les films de vacances montrent un adolescent magnifique à la joie de vivre insolente. « Plus jamais ta main dans la mienne. Plus jamais ta joie, tes enthousiasmes. » Oui, comment survivre à pareil cataclysme ? La disparition de son enfant, c'est une douleur définitive, suffocante. Et indicible : comment exprimer, comment surtout partager une telle souffrance ? Un désespoir si infini ?

Parents, nous avons tous ressenti ce sentiment étrange fait de tendresse éperdue et de terreur mêlées, ces bouffées d'amour et d'effroi à guetter la respiration du bébé dans son berceau, son souffle dans la nuit, son réveil aux aurores, à redouter sans fin les périls du quotidien, innombrables. Une hantise qui ne s'éteint jamais tout à fait, une peur secrète tapie pour toujours dans un coin de nos têtes, lorsqu'ils s'éloignent de la maison, rentrent tard, n'appellent pas...

Anéantie par la mort de sa petite Céline, Dominique estime que « perdre un enfant, c'est comme une bombe qui arrive dans le foyer et qui fait tout exploser ».

A commencer par les couples, souvent : « A un moment je souhaitais être seul, pour vivre seul cette disparition, explique Jean-François, dont le fils Vincent a été tué à 10 ans dans un accident de la route. Chacun se renferme dans sa propre douleur. » Parce que la solitude d'une telle souffrance est absolue, et irréversible. Comment continuer de vivre après ? « Je sais pertinemment que la douleur peut revenir à tout instant, de façon très sournoise, très violente. »

Comment supporter la culpabilité de n'avoir pas su protéger son petit, et surtout d'être encore en vie ? Car survivre à son enfant n'est pas naturel. Les années passent, mais ces anges disparus dont de petits films de famille nous restituent les visages ont 4 ans, 6 ans, 15 ans pour l'éternité. Et toujours les mêmes mots pour traduire le manque et l'impuissance chez ces parents que la disparition de leur enfant a rendu orphelins, ces parents qui traversent comme des ombres cette vie sans eux, cette vie après eux. Parce que la vie continue, bien sûr, même marquée au fer rouge, même rongée de doutes, une vie dans un monde normal où les enfants ne meurent pas. Le froid est descendu en eux, qui ne les quittera plus. Il faut beaucoup de force pour ne pas perdre la raison.

Niels est mort à 9 ans, après s'être battu six années durant contre la maladie. Candido, son père, murmure, d'une voix étranglée, avec une sorte d'étonnement : « Je n'ai jamais été révolté. Je ne peux en vouloir à personne. Je ne suis pas croyant donc je ne peux même pas en vouloir au bon Dieu... » Il se tait un instant. Autour de lui la nuit semble se diluer dans le chagrin. « Quand Niels est parti, c'est comme si j'étais devenu orphelin. Comme si j'avais perdu mon propre père. Je me suis senti désarmé, comme si je n'avais pas fini de grandir... »

Le père de Séverine, tuée dans un accident de voiture, vit, lui, entouré de photos de sa fille, une ravissante brunette aux yeux clairs qui chante et rit sur des films pleins de gaieté. Il dit : « Ces images, j'ai besoin de les voir. Ce qui me reste, ce sont des photos, des films et des
éclats de rire. Mon angoisse, c'est d'oublier... »

De son côté, Claire, la sœur cadette d'Adrien, se souvient : « Je m'enfermais dans ma chambre, je fourrais ma tête dans un oreiller et je pleurais : je transformais ma douleur intérieure en douleur physique. Il devrait d'ailleurs exister des lieux pour laisser sortir cet ouragan qui est en nous. » Quant à sa soeur aînée, devenue mère à son tour, elle avoue : « Son départ, je le refuserai toute ma vie. Ça a renforcé ma volonté de profiter de chaque instant, et en même temps, j'ai peur à chaque instant... » Les images d'Adrien, sa joie, son énergie rayonnante éclairent ce film bouleversant. C'est par écrit que sa mère a choisi de lui parler : « Tu m'as devancé dans la pureté, et il me reste de longs jours à vivre malgré toi. Sans toi. Avec toi. Je tenterai toujours d'entendre ta voix dans le silence de la maison, et je te parlerai à l'infini [ ... ] Nous n'avons pas fini d'être ensemble. »

Réalisateur de ce film profondément humain et d'une miraculeuse justesse, le père d'Adrien se souvient : « il m'est souvent arrivé de pousser la porte d'une église. Sans religion, j'ai pourtant imploré le Dieu des autres pour qu'il te préserve, mon fils, pour qu'il ne t'arrache pas à nous. Il ne m'a pas entendu... » « Comment peut-Il, permettre tout cela ? » Le prêtre auprès duquel il s'interroge ne l'aide pas : « Moi je n'ai pas de réponse. Quand je le verrai face à face, ça fait partie des questions que je lui poserai... » Quand le manque de son fils se fait trop lourd, Claude Couderc s'en va marcher au bord de cet Océan qu'Adrien aimait tant, dans ces paysages de roches noires et d'écume qui exhalent une douce harmonie mêlée d'un sentiment troublant d'éternité. La mer et les ciels délavés de Bretagne, la force du temps qui passe et le recueillement hantent ce film mélancolique et gai, traversé d'éclats de rire et baigné de silences. Un film apaisé sur un sujet tabou, un sujet qui fait peur. , Des années se sont écoulées depuis ton départ, et nous avons la conviction avec ta maman, tes sœurs et ton frère que tu es dans tout ce qui nous entoure. Tu restes en moi dans l'éclat joyeux, de ton enfance. Ta mort n'existe pas... » R.C.

 
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